Préface

Selon l’adage populaire, le plat national du Québec est le pâté chinois. Le fameux « steak, blé d’Inde, patate » au cœur de la gastronomie de la populaire série « La P’tite Vie » serait notre plat emblématique. Même le journal Le Devoir, le déclara plat national en 2007, à la suite d’une recherche, disons ludique sur cette question[1]. Bien qu’il soit un plat populaire d’origine locale, peu dispendieux et facile à préparer, ce n’est pas un symbole très glorieux pour notre gastronomie. Ce n’est pas avec ce plat emblématique que Montréal et le Québec sont reconnus en Amérique du Nord pour leurs bonnes tables de restaurants à prix abordable. Bon, le pâté chinois a son côté historique et il représente notre créativité en situation de crise, notre propension à faire d’excellentes choses avec peu de moyens, mais au lieu d’avoir une approche de nivèlement par le bas, il serait plus constructif de nous définir par ce que nous avons de meilleur à offrir.

Un aliment reflétant mieux nos origines, notre Histoire et la culture qui en découle est le sirop d’érable. Ce produit du terroir représente notre cordialité, notre créativité et notre harmonisation culturelle avec notre environnement. Ce n’est pas un mets en soi, mais un ingrédient, qui, ajouté à différents plats, leur donne une touche des plus savoureuses. Comme succédané du sucre, il rend plus exquis des mets de diverses origines. Il se prête à mille et un usages tant dans les cultures culinaires traditionnelles que dans la nouvelle cuisine de style fusion planétaire. Le sirop d’érable symbolise l’intégration de cultures amérindiennes à la culture française, source de l’identité québécoise.

Le sirop d’érable comme symbole gastronomique de la culture québécoise reflète mieux nos valeurs festives d’accueil, d’ouverture et d’égalité. En effet, comme le dit Boucar Diouf, québécois d’adoption, interrogé par Le Devoir, le pâté chinois serait trop injuste pour nous représenter : le blanc est en haut, le jaune est au milieu et le noir est en bas.  Son humour démontre bien qu’il a saisi le goût du Québec.  Avec son esprit d’aventure et sa joie de vivre, il est devenu un québécois pur sirop.  Ainsi, au-delà de la gastronomie, l’expression  pur sirop représenterait plus dignement tous les gens qui ont le goût du Québec, car dans le monde du sirop d’érable, les nuances vont du plus pâle au plus foncé, mais toujours avec une saveur remarquablement unique.

Le sirop d’érable se présente sous différentes teintes allant du plus clair au plus foncé. En s’exprimant ainsi, il reflète bien l’éventail des gens composant la société québécoise d’hier et d’aujourd’hui.  Le sirop d’érable reflète mieux notre originalité dans notre singularité en quête du rêve de liberté américain. Prendre de la sève printanière transformée en sirop comme symbole d’un peuple émergeant dans le Nouveau Monde me semble bien plus approprié pour souligner notre singularité que l’expression pure laine. Pour un peuple forgé par la traite de la fourrure, l’étiquette pure lainesonne faux. La laine, c’est trop européen, trop britannique. Historiquement, cette expression est une fausse peau que nous nous sommes accolée pour survivre dans le modèle occidental ethnocentriste. Nous sommes des colonisateurs colonisés, nous permettant d’avoir une vision particulière de la mondialisation, spécialement en vivant à la marge des États-Unis.

Au Québec, bien que nous rencontrions aujourd’hui des variantes plus gastronomiques du pâté chinois allant au-delà du traditionnel steak, blé d’Inde, patate, le sirop d’érable serait plus digne de représenter notre gastronomie et il demeurait plus apte à représenter notre originalité et notre mixité comme peuple. Pour mieux comprendre d’où l’on vient, le sirop d’érable est également un prétexte à porter un regard sur le métissage avec les cultures autochtones, une souche indéniable de la culture québécoise.  Notre métissage évolue depuis la fondation de la Nouvelle-France en fonction des situations socio-économiques et du type de migration propre à chaque époque. Par notre Histoire, notre situation géopolitique, notre originalité, nous sommes un peuple vivant en marge du modèle occidental anglo-américain. Explorer notre trajectoire historique permet de mieux comprendre où nous nous situons dans cette société mondialisée vivant une transformation de plus en plus accélérée.

Dans un premier temps, cet ouvrage veut recentrer l’Histoire d’une culture de soi-disant pure laine par une Histoire de pur sirop en prenant pleinement la mesure des gens qui ont donné cette saveur particulière au Québec d’aujourd’hui. Pour rayonner dans le concert des nations, il vaut mieux connaître l’histoire qui nous définit comme culture francophone d’Amérique du Nord pour partager fièrement nos valeurs avec le reste du monde. Dans le contexte de mondialisation actuel, par son cheminement particulier au cours des derniers siècles, le Québec peut apporter une nouvelle vision plus pacifique du bouillonnement perpétuel des nations sur Terre. Comme en 1701, où la Grande Paix de Montréal marque encore l’histoire du continent en réunissant les colonisateurs français et une quarantaine de nations autochtones d’Amérique du Nord. Revisitez l’Histoire de ces colons français devenus les Canadiens d’origine, puis les Québécois, à travers un survol du développement socio-économique mondial des derniers siècles permettra de réaliser qu’une société distincte a pris corps dans ce coin d’Amérique.

Dans un second temps, le sirop d’érable devient prétexte à aborder la constitution d’un système économique mondial surexploitant les ressources de notre planète. Cette ressource unique repose sur un climat spécifique que les changements climatiques mettent en danger. Le sirop d’érable est produit à base d’eau d’érable; la sève de l’arbre remontant des racines après l’hiver. La récolte de l’eau d’érable dépend de nuit de gel et de jour de dégel au printemps. Cette sensibilité de l’eau d’érable aux variations de température nous conduit à considérer les changements climatiques comme une menace à la pérennité d’un trait culturel unique, mais également à l’ensemble de notre mode de vie. Depuis l’aube de l’humanité, nous avons appris à exploiter au maximum les ressources de notre environnement d’apparence infinies pour établir notre mode de vie actuel. Aujourd’hui, il nous faut apprendre à optimiser l’usage des ressources de notre environnement pour mieux vivre davantage en harmonie avec notre irremplaçable planète. L’enrichissement futur repose sur la maximisation de l’exploitation d’une ressource sans en compromettre la pérennité.

L’érable à sucre s’exploite sur plus de 200 ans ! Comme pour l’exploitation d’une érablière la planification à long terme est nécessaire au succès d’une civilisation. Notre avenir repose donc sur une meilleure harmonisation de notre modèle de développement socio-économique avec notre environnement. À travers l’aventure francophone sur le continent nord-américain, nous analysons comment ce modèle socio-économique mondial s’est constitué. Le modèle de liberté américaine individualiste où l’enrichissement monétaire devient la seule finalité qui oriente la société est-il compatible avec notre environnement ?  La domination de l’environnement par le développement de technologies répondant à un système financier virtuel nous entraine dans un cercle vicieux dont les coûts socio-environnementaux deviennent exorbitants. Le modèle économique américain dont tout le monde rêve, n’est-il pas en train de se transformer en cauchemar de consommation à outrance ?

Pour terminer, comment le Québec de demain, à la lumière de notre Histoire revisitée, peut-il avoir un impact sur la conjoncture de la mondialisation actuelle. L’impact du Québec sur l’Histoire de l’Amérique et du monde est trop souvent sous-estimé. L’histoire raconte celle des vainqueurs. Comme Napoléon l’a dit « L’Histoire est une série de mensonges convenus ».  Les mensonges conviennent à la fixation d’une Histoire commune servant de ciment social pour le maintien de la stabilité à travers une tradition immuable.  Le maintien de demi-vérités permet à l’élite des peuples victorieux de justifier sa raison d’être et la pérennité de son emprise sur le système socio-économique.  Pour nous préparer à affronter l’avenir, il faut garder une ouverture sur l’Histoire qui nous a façonnées, pour éviter de demeurer crispée dans un système que l’obsolescence emportera étant donné les changements constants de l’environnement planétaire.

La transmission du savoir et l’acquisition de connaissances ont permis aux humains de développer au fil des siècles des systèmes socio-économiques complexes. Par l’usage de leur intelligence et de leur créativité, les humains ont toujours su adapter les acquis des siècles passés pour répondre aux aspirations du moment. Le succès de l’humanité découle de sa capacité à se projeter dans l’avenir. Une meilleure compréhension de la complexité sur laquelle repose notre présent offre la possibilité de faire des choix plus judicieux pour un avenir plus à notre grandeur humaine. Il s’agit de faire des choix de modèle reflétant mieux nos aspirations.  L’une des constantes du développement de l’humanité, c’est qu’en la marge des systèmes centraux, le changement émerge.

« Le plus grand ennemi de la connaissance n’est pas l’ignorance, mais l’illusion de la connaissance » – Stephen Hawkins

[1] http://www.ledevoir.com/art-de-vivre/alimentation/168690/le-plat-national-des-quebecois


© Bastien Guérard, 2020